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SNAPSHOT
       ( Sandro Battisti ITA – trad. Federica Bussi Veziano )

 

 

 

La photographie bougeait dans un coin hors de portée. Elle bougeait dissipant de l’énergie. La dissipation était invisible.

La scène représentée avait un court temps de représentation, correspondant à trente-cinq secondes et trois dixièmes. Assez pour faire vivre dans l’esprit du spectateur attentif des éclairs d’émotion cristalline.

L’émotion se transformait en souvenir. Et alors la photo réitérait son mouvement, acquérant l’énergie nécessaire des ondes émotionnelles du spectateur.

Activation d’un mouvement perpétuel, ou presque. La sublimation. Et puis la symbiose.

L’impression d’avoir réellement vécu cette scène se frayait un chemin dans la psyché du spectateur. Toujours plus convaincante. Ces trente-cinq secondes racontaient des concepts et des souvenirs fortement comprimés en petites capacités temporelles, jusqu’à effriter les défenses psychiques. Jusqu’à faire voir vraiment à l’observateur imprudent ce qu’il y avait effectivement à assimiler.

Coins d’un espace profond.

Les étoiles. Les nébuleuses gazeuses. Les absurdes couleurs qui émergeaient de l’espace sombre, sombre d’une façon si dégoûtante. Profond.

Mouvement qui fuit. Tout dans cette photo semblait prendre un ton provisoire, postiche. Ce mouvement fuyant était, probablement, un passage dimensionnel d’un point à l’autre du cadran du monde. Le monde était petit. Intolérablement réduit à peu d’années-lumière. Des possibilités finies de vies éparses, ici et là.

Il y avait, dans ce petit cadre à observer, quelque chose qui déclarait des extraits de futur. Mais toute l’énigme n’était pas là. On pouvait exhumer un fragment du passé caché dans les recoins d’une émotion oubliée. Ce même passé qui, une fois énoncé, devenait un laissez-passer universel pour les chambres secrètes de l’âme de chacun. Qui devaient s’ouvrir toutes grandes, toujours, le plus possible. Pour laisser passer son propre logiciel plié. Pour choisir son propre temps. Celui dans lequel on voulait se rappeler : passé ou futur.

Passé ou futur.

L’immensité du temps renfermée : passé ou futur. C’était l’illusion de pouvoir énoncer l’univers, de pouvoir s’en souvenir dans sa totalité, émotionnellement.

La solitude extrême s’insinuait dans chacune des cordes du propre soi, faisait jouer une file de violons parfaitement synchronisés. Le poids du futur s’appuyait solidement sur le pouvoir du passé. Le passé oublié.

Le passé reculé. Extrême.

En déplaçant la photo, les images représentées dessus tremblotaient imperceptiblement, comme si la stabilisation énergétique devenait un fait purement discutable. Aurait-il suffi de retourner l’instantanée tête en bas pour obtenir une précipitation énergétique, un remuement capable de générer de nouvelles histoires?

La surprise de contempler le passé très reculé – de petites portions de terrain cultivé confinées dans un astre unique - détonnait avec la réalité d’un voyage interstellaire, où la notion de territoire signifiait seulement mesurer de vastes fractions d’années-lumière. La tradition revêtait les traits de vétustes voitures spatiales avec de confortables sièges à l’avant-garde et des commandes disposées ergonomiquement. D’anciens êtres à l’apparence d’homo erectus étaient au pilotage.

En remuant de nouveau l’équilibre énergétique on entendait des bruits d’armures, fer et bronze. On voyait des barbes hirsutes - jeunesse d’un monde absolument inexpérimenté, inculte. Chaque renversement énergétique éloignait toujours plus le spectateur du contact avec son temps, avec sa propre réalité; instillait en lui les souvenirs de vies passées et futures.

 

On peut se perdre dans de voyages infinis au milieu de ses propres vies échangeant les temps, les situations, les douleurs de natures impensables. On peut – oui, c’est possible – vivre des vies dans le futur et renaître dans un temps précédent.

 

Avoir la nostalgie du futur.

Regretter le passé lointain.

Rien qu’en regardant cette photo.