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Entretien avec Cristina Castello


Chef de gouvernement de la ville de Buenos Aires pour un jour

 Cristina Castello: «Une ville kaléidoscope»

Nous inaugurons une nouvelle section, Chef de gouvernement de la ville de Buenos Aires pour un jour, où mois après mois, différentes figures représentatives de tous les secteurs d’activité de la Capital Fédérale exposeront leurs avis et leurs projets au cas où il leur arriverait de régir la métropole. Ici parle le poète et la journaliste Cristina Castello. Plus de trois mille entrevues dans la presse écrite, deux émissions de radio, une émission de télévision, un site web — www.cristinacastello.com — et un livre de poèmes à paraître à l'automne 2004, en édition bilingue, publié par L’Harmattan (Paris) : Soif.



Vous avez visité différentes villes européennes. Comment voyez-vous Buenos Aires par rapport à ces villes-là ?
— Buenos Aires est un kaléidoscope. Quelques prismes la montrent semblable à Paris, à Rome, à Madrid... D’autres, la dévoilent comme l’un des lieux les plus désemparés de l’univers. Elle possède un mouvement culturel très intense, et de grands artistes la peuplent, mais il lui manque des siècles d’histoire de l’Europe. C’est une ville et c’est mille villes. À ressemblance de tant de ses femmes, belles et élégantes — les plus belles du monde ? —, elle a un visage et mille visages. Tel qu’il nous arrive lorsqu’on se regarde dans les miroirs déformants des parcs de divertissements, les touristes tombent amoureux de ce que leurs yeux observent dans cette danse de prismes.

Quel est, à votre avis, ce qui est bon et ce qui est mauvais de Buenos Aires ?
— C’est ce que je voulais signaler : Buenos Aires est une ville pleine de contrastes. L’opulence versus la nécessité, et cela — des millions d’âmes sans abri, "grâce" aux gouvernements précédents qui ont aliéné le pays —, plutôt que "mauvais", est terrible. Comme il est aussi terrible que certains lieux de la ville — le centre ville, par exemple —, sauf exceptions, aient perdu leur identité. Ce qui est extraordinaire ce sont ses artistes et ses scientifiques, ses galeries d’art et ses librairies, ainsi que les êtres anonymes qui affrontent les pénuries quotidiennes et qui construisent des projets. Les liens solidaires qui existent encore malgré tant de combats sociaux, et la nuit — insomniaque dans plusieurs coins de la ville — qui nous accompagne, à l’aube, dans le dialogue entre copains, le dernier pot à la main... Cela est aussi extraordinaire. Si je ne tiens pas compte de la multiplicité des chromatismes de ce kaléidoscope et que je choisis ce qui est le plus beau, selon moi, l’inventaire est inépuisable: ses parcs et ses promenades, ses avenues, ses quartiers aux physionomies tellement différentes les unes des autres, ses boutiques —comme celle de María Boneo, artiste du dessin qui est à la hauteur des meilleurs artistes de Paris, boutique placée justement dans ce coin parisien de la rue Juncal et Guido — , ses restaurants, ses repas les plus savoureux du monde, élaborés d’après les recettes typiquement argentines ou suivant la tradition de la cuisine internationale. L’habitant de Buenos Aires, "le porteño", est un bon vivant qui attend les meilleurs instants pour que la ville lui sourie.

Quelles mesures prendriez-vous pour améliorer l’image de la ville ?
— "Je n’ai pas d’espoir. J’ai de l’imagination", a écrit le grand poète argentin Roberto Juarroz. Imaginons, voulez-vous ? Imaginons que le Gouvernement de la Ville s’efforce de préserver le patrimoine culturel ; qu’il remette en fonctionnement des lieux comme le bar qui a fait tradition, El Molino (au coin de la rue Callao et de l’avenue Rivadavia, en face du Congrès de la Nation), par exemple. Imaginons qu’il interdit la circulation des autobus qui roulent à vitesse d’avion lançant des émanations toxiques. C’est bizarre ce qui se passe... c’est une copie fidèle des États-Unis, on censure de plus en plus strictement les fumeurs, mais.... n’est-il pas plus nuisible à la santé de respirer ces émanations des autobus que la fumée des cigarettes ? Continuons à imaginer que le gouvernement jette des semences et dans toute la ville, les arbres fraternisent avec le ciel. Encore une fois, imaginons qu’on peut parcourir la ville sans peur, qu’il existe une éducation pour apprécier les créations artistiques, toutes ; que Buenos Aires est devenue une grande bibliothèque à laquelle tout le monde s’intéresse et peut y accéder. Enfin, imaginons que le Gouvernement de la Ville saisit la vraie valeur sociale du bonheur.

Et pour la coexistence, que feriez-vous pour vos citoyens ?
— Si j’avais le pouvoir comme Chef de Gouvernement, je ferais construire des écoles de formation des citoyens et dont l’assistance aux cours serait obligatoire. Je créerais une chaîne de télévision avec des émissions de qualité grâce auxquelles on pourrait apprendre, en évitant les leçons magistrales, la joie de la fraternité, les bonnes manières, la non-violence, le respect aux normes et la mysthique de la participation qui renferme en elle-même la saine révolte. Je ferais tant de choses... mais je sais que mes projets dépassent le cadre de cet entretien, raison pour laquelle... voilà les signatures qui valident tout ce que je ferais.

Que feriez-vous pour attirer un plus grand nombre de touristes dans la ville ? De quelle façon envisageriez-vous ce projet, qu’il s’adresse aux gens de l’intérieur du pays ou aux étrangers ?
— Je la montrerais comme une ville passionnée de vie, cependant il faudrait d’abord résoudre les problématiques dont j’ai déjà parlé. Vous savez ... le masque grec à la bouche souriante représentait la joie, et celui du geste de tristesse représentait la tragédie. Le masque souriant devrait représenter Buenos Aires, la joie.

À votre avis, quelles villes du monde seraient les modèles les plus intéressants à incorporer à Buenos Aires ?
— Ce qui est fondamental est celui de Paris, le sourire du monde ; mais on devrait tenir compte aussi des beautés de Vienne, de la circulation civilisée de l’Allemagne et du sens de la tolérance d’Amsterdam. Et pourtant, le premier modèle pour Buenos Aires est... Buenos Aires elle-même, qu’elle retouve son identité, tantôt au niveau de sa physionomie, tantôt au niveau de sa langue, dans tous les prismes du kaléidoscope. Elle deviendrait donc un sourire permanent vers l’Azur.

© Ricardo Dessau

Publié dans le «Buenos Aires Times»

Juillet, 2004

Traduit de l’Espagnol par Patricia J. Pioli

Pj_pioli @voila.fr