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Un plaisir de rêve Louis Dalla Fior
« On ne peut compter en art que ce qui est exprimé ou ressenti. » (…)
« Mais tout compte fait, il n’y a que l’inexprimable, que ce qu’on croyait ne pas réussir à faire entrer dans un livre qui y reste. C’est quelque chose de vague et d’obsédant comme le souvenir. C’est une atmosphère. L’atmosphère bleuâtre et pourprée de Sylvie. Cet inexprimable-là, quand nous ne l’avons pas ressenti nous nous flattons que notre œuvre vaudra celle de ceux qui l’ont ressenti, puisqu’en somme les mots sont les mêmes. Seulement ce n’est pas dans les mots, ce n’est pas exprimé, c’est tout entre les mots, comme la brume d’un matin de Chantilly.»
Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, article sur « Gérard de Nerval, Sylvie «
… qui y reste : quelle indication permet cette affirmation[1] écrite par un auteur quasi désabusé ? Certes l’acte de lire avec ses effets immédiats ou distants au creux d’un esprit attentif et imaginatif est davantage qu’un signe. Il est prolongement et résonance en nous-mêmes : lecture soluble dans une existence.
Mais outre la lecture et, parfois, la réécriture, cela qui reste (une atmosphère) requiert un acte, celui de prendre en charge ce que nous avons lu, pensé et ressenti. Non seulement repenser et laisser se prolonger ce qui a été dit par l’auteur, mais aussi donner forme à ce que nous songeons de ce qui a été dit. Cet acte signifie le commencement d’une expression « personnelle », donc créative et à la fois interprétative, d’une exécution – qui est tout, selon Proust.
Or, il s’agit de l’inexprimable dont, plus haut, Marcel Proust tente de circonscrire l’étendue.
« …comme il y a de l’inexprimable, quelque chose au-delà de la fraîcheur, au-delà du matin, au-delà du beau temps, au-delà de l’évocation du passé même, ce quelque chose qui faisait sauter, dresser et chanter Gérard, mais pas d’une joie saine, et qui nous communique ce trouble infini, quand nous pensons que ces pays existent et que nous pouvons aller nous promener au pays de Sylvie. » (…) « Cet au-delà est indéfinissable. Il sera un jour chez Gérard la folie. » Proust n’oublie pas cette dame que Nerval voit : « Que, dans une autre existence peut-être, / J’ai déjà vue… et dont je me souviens ! »[2]
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Ne demandons pas à la nature du langage ce qu’elle n’est pas. Néanmoins, tâchons d’exprimer une impression difficile à rendre. Peut-être en songeant de nouveau les mots d’une langue. Songe rimbaldien.
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Marcel Proust nous indique où se trouve ce non exprimé : c’est tout entre les mots, c’est-à-dire dans des intervalles qui se superposent, si j’ose dire, à cet au-delà si souvent répété. Ici apparaît une dimension musicale. Proust en avait une conscience aiguë, il cite : « Il est un air pour qui je donnerais… ».
L’INTERVALLE
Similitude forcée du silence et du blanc entre les syllabes, entre les mots et les accents des phrases orales ou écrites. Musique d’une phrase ? Rôle d’un génitif.
L’intervalle est un élément de l’espace musical. C’est une distance entre deux sons en référence à la hauteur des sons – pas uniquement[3]. Autrement dit, il s’agit d’un seuil et d’un saut ou franchissement de l’apparence d’un vide.
Distance qui en même temps sépare et unit les sons sans être, en aucun cas, ceux-ci. L’intervalle surgit entre les sons. Il leur donne une contexture.
Notre attention - notre propos - se déplace alors vers l’intervalle.
Car s’il est vrai que tout intervalle provient parce qu’ une distance existe entre ceci et cela, comment cette distance peut-elle altérer les éléments qui la créent ? (Idem pour les couleurs dans un tableau.)
L’intervalle va d’une note à une autre : distance et rapport. En musique, ce rapport est chiffrable. Mais dans un récit, quels moyens significatifs avons-nous de prendre en compte, sans cesse, l’intervalle – les distances sonore et graphique - entre les mots ? Quel calcul, quelle figuration l’intervalle a-t-il pour le rythme et pour la compréhension d’une phrase ?
L’intervalle est produit soit simultanément, soit successivement. Deux notes, l’une ici, l’autre là, simultanément. Deux présences contiguës. Ou bien pour une note ici et, fort longtemps après, une autre là : l’intervalle subsiste avec une dose de silence entre les notes, de pair avec la persistance du souvenir d’une note ; souvenir qui met la note entendue en rapport avec la suivante[4].
Un ensemble d’intervalles forme souvent un accord ou un motif, selon que les intervalles paraissent simultanés ou successifs.
Qu’est-ce alors penser avec et par des intervalles ? faire en sorte que l’intervalle soit aussi notre forme et notre contenu de pensée. C’est vivre avec des interdistances parmi lesquelles un acte et un autre, tels un son et un autre, s’observent à travers un vide que le regard et l’oreille remplissent, mais non la pensée ( i.e. la note).
Cette distance – proportionnalité -qui s’installe entre une note et une autre, entre une pensée et une autre, entre un fait et un autre, n’est pas vide, c’est une distance pleine. Cette plénitude est donnée par le regard qu’un acte a sur un autre ( un rapport médité), non par un remplissage de faits et de pensées, ou même par des événements.
Penser avec des intervalles, c’est penser en sauts et par interstices. Aller et venir dans une trame tissée en résille.
Mieux, la distance cesse d’être, pour un temps, une étendue à parcourir d’un point à un autre, elle devient une rencontre : espace soudain unique ; point de rencontre. Comme si deux notes – deux étrangères – n’étaient plus séparées par une distance mais « iraient désormais contiguës », donc ensemble, donc au bout du compte sans plus de rencontres. L’immédiateté d’une rencontre – même programmée – abolit l’état d’étrangeté.
Penser en rencontres – en sauts - figure peut-être l’inexprimable situé entre les mots, dont l’étendue à exprimer semble infinie.
La rencontre d’une brume d’un matin de Chantilly , sa retenue devant les yeux, puis la réussite de la dire au présent.
Penser en étendue, donc selon le proche et le lointain, c’est dire et rendre visible la rareté qui se trouve entre l’œil et l’horizon.
Qu’arriverait-il, dans une langue, si l’on pensait et écrivait en tenant compte des intervalles? L’ »entre les mots » ayant un sens aussi essentiel que les mots eux-mêmes et les phrases.
C’est une affaire distincte du non-dit, mais non pas de ce quelque chose qui résiste, on dirait, à une expression et que l’on devine être un des présents, puisque l’on parle… souvent comme dans un songe. Marcel Proust en raconte le tourment.
Acte de tout prendre en charge du début jusqu’à la fin d’une lecture ou d’une œuvre et d’une construction : Y aurait-il alors la venue d’un langage neuf ? Une nouvelle inscription jamais entrevue ? Un écho jamais entendu ?
Illusion certes ; elle sert à vivre.
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Or, si les mains dessinent effectivement jusqu’où demeure le visible, si l’oreille entend jusqu’au silence sans pause, le langage arrête de passer ; il est suspendu dans une sorte d’ouverture ou faille qui le change. Ce suspens n’appartient pas au langage. Il est dû à un acte muet issu de la condition humaine qui est habiter une étendue (je ne me réfère pas à la notion de lieu, celui-ci reste toujours à construire, encore moins à la définition de pays).
Son écoute, car il y en a une, son expression ne sont fonction d’aucune imminence. Pire ! d’aucune paternité !
Est-il, ce suspens, un signe concret de la naissance d’un langage nouveau et habitable ? Une expression tout allusive…
[1] Nous partons du fait que l’écrivain a voulu exprimer quelque chose. Dire, par expression écrite, quelque chose et le faire entrer dans un livre.
[2] Cité par Proust, Contre Sainte-Beuve, « Gérard de Nerval ».
[3] Pierre Boulez : « On sait que, dans l’ordre de prépondérance, les caractéristiques du son incluent la hauteur, la durée, l’intensité et le timbre. C’est à ces quatre composantes que l’on a élargi maintenant l’action de la série, en leur appliquant des rapports chiffrés, qui caractérisent aussi bien l’intervalle de fréquence que l’intervalle de durée, l’intervalle de dynamique que l’intervalle de timbre. » p. 296-297
Plus loin, sur Anton Webern , Symphonie, opus 21: « A première audition, ce qui apparaît le plus caractéristique est l’emploi à peu près constant de grands intervalles disjoints, l’instrumentation par couleurs pures, la présence de silences à l’ampleur inaccoutumée. Les intervalles disjoints sont placés afin d’éviter tout rapport tonal (… ) on a affaire à des interrelations entre phénomènes autonomes … « p. 373
P. Boulez, Relevés d’apprenti, col. « Tel Quel », éd. du Seuil, 1966.
[4] En d’autres termes, « chaque mot doit mourir pour que la phrase existe », Claudel.