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  Élise Bouchard

histoire

PAS BANAL...
 

 
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UNE SAISON SANS NOM

 

Élise Bouchard

 


Un chat qui s’envole au dessus de l’immeuble d’en face. Des arbres aux doigts crochus qui me saluent. Une fenêtre qui claque sur le rythme de la chanson que je fredonne. Et le vendeur à la sauvette de billets doux qui klaxonne dans la rue. Mon quartier n’est pas banal…il est bien pire que ça. Je dois m’inventer des histoires, des visions folles pour oublier qu’il n’y a personne, jamais personne dans les rues. Que les chats ne volent ici que quand, lassés de cette vie, ils se jettent des balcons. Et que si les fenêtres claquent, c’est que le vent, lassé aussi de ce pays, les gifle parfois si violemment que ça résonne dans la nuit.

Alors j’ai fait de la télévision ma fenêtre, mon ouverture sur la vie. Elle me distribue de la joie à forte dose pour effacer l’ennui. Elle fait jaillir des couleurs dans mon appartement. Elle me ment, je le sais bien, elle invente des sornettes bêtes à pleurer mais j’en redemande, captivée. Où trouver de la chaleur si ce n’est sur mon canapé, la télécommande serrée dans ma main comme un objet magique, un talisman qui éloigne le danger ? C’est sûrement pas le tapis de feuilles mortes, qui se met à tourbillonner dès que je franchis le seuil de ma porte, qui m’offrira un peu de douceur…Pas non plus les rares personnes, tête baissée, très pressés, qui traversent au pas de course mon quartier.
C’est pour ça que chaque soir, je ferme mes volets, j’allume l’écran brillant, bariolé, et j’oublie tout : le canapé, le quartier, l’hiver qui fige le dehors, la ville qui dort…Je suis dans l’écran, je suis sur un plateau d’argent, dans de beaux vêtements brillants et je chante…très fort, à en faire écrouler le décors. Je suis belle sous les lumières, et encore plus belle sous les bravos. La bouche grande ouverte, le cœur tout gonflé, je m’émerveille de tous ces gens qui me regardent en même temps. On dirait que la Terre entière à les yeux rivés sur moi. Et ça me plaît, je crois. Je voudrais chanter encore plus fort, à en éclater, et que les gens des premiers rangs en soient éclaboussés. Je voudrais être partout, que l’univers tout entier soit là, devant moi, rien que pour moi. Je suis une diva. Et puis des applaudissements retentissent…Tant d’amour rien que pour moi…C’est trop, arrêtez, merci, vraiment, je vous aime, mon public. Mon public à moi, rien qu’à moi. Maintenant il faut rejoindre les coulisses, ma chanson est finie, il faut partir. J’ai été formidable ce soir, je le sais, les gens ont applaudi si fort qu’ils s’en seraient presque brisé les doigts. La chanteuse suivante arrive. Pas terrible. Sa chanson est mauvaise, niaise, qu’elle se taise ! Ah, enfin, la musique s’arrête. Mais soudain ça hurle, ça trépigne, comme un coup de tonnerre, les applaudissements éclatent, explosent, merde, c’est le triomphe. Mon public, mon public à moi n’aime pas que moi. Mon public à moi s’en fout et applaudirait bien n’importe qui. Pourvu qu’on le lui demande, qu’on brandisse un petit écriteau marqué : applaudissez. J’éteins la télé.

Un chat qui s’envole devant ma fenêtre. Des fleurs géantes qui se dandinent en musique sur les balcons. Le vent qui chantonne des chansons de Charles Trénet. La voisine qui sort promener son éléphant nain. Un ciel rose aux couleurs de chamallow. Le château de la belle au bois dormant au milieu des immeubles. Un chien déguisé en poule…Une souris verte…de l’herbe bleue…Ma vie n’est pas banale…elle est bien pire que ça.
 

 

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