Élise
Bouchard |
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histoire
UNE SAISON
SANS NOM
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Élise
Bouchard |
Il y a dans les rues une
odeur de « je ne sais plus
», une odeur de « il était
une fois », un parfum
d’antan, d’avant que s’abatte
sur nous un drôle de froid.
Je me souviens encore que ça
a gelé dehors si fort qu’on
glissait sur les trottoirs
comme sur de grands miroirs,
des patinoires sans tain qui
s’amusaient à nous faire des
croches pieds, à nous
regarder tomber, nous
relever, et puis a nouveau
tomber…Du coup personne n’osait
plus s’aventurer dans les
rues, les rues tuent, et ça,
maintenant, on le sait. Il a
fait froid, cette saison là,
si froid que tous les
glaciers ont fermé. Et moi,
j’ai ouvert le four bien
grand, regardé dedans, et
souvent pensé à m’y enfermer.
Mais cette étrange saison,
bien sûr, un jour s’est
achevée. Tout se termine
toujours, et là, pour le
coup, personne n’en fut
fâché. Pourtant aujourd’hui,
quand je vois les rues
devenues toutes colorées,
éclaboussées d’un gros
soleil sans gêne qui tache
les façades et s’étale sur
les voitures…Quand je lève
les yeux et que je vois un
ciel immense, tout blanc de
lumière, aveuglant,
effrayant d’être si grand,
et tout balayé d’un vent qui
aurait si bien fait flotter
des cerfs-volants…mais qui
n’agite que de la poussière,
finalement moi, ça me donne
froid. Plus froid qu’en
plein hiver, plus froid que
si j’étais comme ça,
allongée sur le verglas.
Et les rues aujourd’hui,
remuent en moi comme de
drôles de souvenirs en forme
de je ne sais quoi. En forme
de ballons roses, de manèges,
de barbe à papa…En forme de
jupes légères et de sandales
qui claquent sur les
graviers. Ca rit dans mes
souvenirs, mais à la fois,
ça ne rit pas. Ca fait
soleil comme en plein été,
ça gicle de lumière, de
parfums sucrés, comme de la
joie qui n’en finirait pas
de remplir les rues
ensoleillées... Mais la
scène de fête foraine, de
grenadine à la terrasse d’un
café manque un peu de
réalité. Il faudrait
peut-être y ajouter un
ballon qui s’envole et qu’on
ne reverra plus. Et préciser
que le manège grinçait comme
s’il allait se décrocher et
envoyer au loin tous les
enfants. Ne pas oublier que
les chevaux de bois avaient
de gros yeux effrayants,
avec la peinture toute
écaillée qui faisait comme
s’ils étaient injectés de
sang. La grenadine, personne
ne saura jamais quel goût
elle avait. Elle a été toute
renversée sur le gravier. Ca
a fait une belle tache rouge
dans laquelle des fourmis
sont venues se noyer.
C’est peut-être idiot, mais
tout ça me donne envie de
pleurer. Le froid avait gelé
toutes mes pensées, le
soleil vient de les ranimer.
Y a plus de saison, dit-on.
J’aurais aimé que ce soit la
vérité.
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